Science, pouvoir et opinions face à la pandémie

Science, pouvoir et opinions face à la pandémie

La pandémie actuelle redistribue les rapports entre science et pouvoir. C’est au nom de la science, que le Président de la République a choisi de justifier les mesures strictes de confinement et l’arrêt des activités. Le 12 mars 2020 il créait le Conseil Scientifique COVID19 présidé par le Pr. Delfraissy dont il déclarait suivre les avis. Deux semaines après, il mettait en place le Care, (Comité d’analyse recherche expertise) présidé par la prix Nobel et virologue, Françoise Barré-Sinoussi afin d’éclairer les ministres de la Santé et de la Recherche sur les décisions scientifiques et médicales à prendre face à la pandémie du Covid-19. Certes cette alliance étroite entre la science et le pouvoir s’inscrit dans la tradition républicaine française. Elle remonte à la fin du XIXe siècle, quand le gouvernement de la Troisième République faisait front avec les savants comme Marcellin Berthelot par exemple contre la réaction cléricale qui proclamait « la banqueroute de la science ».

Mais cette nouvelle alliance entre science et pouvoir s’inscrit dans un contexte où l’appel à l’autorité de la parole scientifique a peu de chance d’apporter des solutions et d’apparaître comme légitime aux yeux de l’opinion publique. Les controverses se multiplient au sujet des traitements comme des mesures de confinement. Quand on en vient à évaluer la validité d’un médicament comme la chloroquine par sondage d’opinion, force est de reconnaître que la science n’est pas vraiment la vedette du COVID-19. Mais quel peut être alors le rôle de l’opinion ou plutôt des opinions dans cette affaire ?

Un intrus

Premièrement ce n’est pas l’autorité scientifique qui a réussi à stopper la machine économique et à suspendre le jeu démocratique. C’est un modeste virus, inconnu au bataillon il y a encore quelques mois, qui accomplit cette prouesse. Non, ce n’est pas la raison scientifique qui triomphe de la logique économique néolibérale.

Ce coup d’arrêt résulte bien plutôt d’une épreuve de force entre deux champions de la mondialisation. Car le corona virus, comme tous les virus passés et à venir, est plus fort que les lois du marché au jeu de la mondialisation. Il circule comme les marchandises, et il impose son rythme de développement avec des courbes de croissance exponentielle qui font pâlir le prestige des courbes de la pseudo loi de Moore1 et de ses avatars qui provoquent l’accélération des innovations avec obsolescence du matériel informatique depuis un demi-siècle. Le coronavirus bat les humains au jeu de la globalisation. Il offre un exemple parfait de ce que Michel Serres appelait un « objet-monde », c’est à dire un objet qui ne se laisse pas aisément cerner, contrôler, enfermer dans un local parce qu’il a un rayon d’action global. Ces objets là défient savoirs et pouvoirs. Ils s’imposent par leur force. Si les épidémiologistes et médecins retrouvent un peu de visibilité dans la sphère politique, c’est dans la mesure où ils sont les interprètes des virus, de cette foule de parasites longtemps méprisés, qui ont néanmoins la capacité de défaire les empires, comme ce fut le cas dans les Amériques à partir de 1500.

Une science en perte d’autorité

L’humiliation que ce virus semble imposer à la raison scientifique et technique intervient dans un contexte où la parole scientifique est en perte d’autorité. En effet, l’autorité de l’expert repose sur le postulat de l’indépendance de la connaissance scientifique à l’égard des intérêts locaux, politiques, économiques, religieux… La vérité scientifique est régie par ses propres principes de scientificité, clairement établis depuis la création des académies au XVIIe siècle avec son propre tribunal de pairs. Cette autonomie par rapport à toutes les formes de pouvoir en place garantit l’universalité de la parole scientifique qui transcende les frontières et les jeux de pouvoir.

Or, l’autorité prêtée à la science repose sur une vision idéale du fonctionnement de la science, qui méconnait les conditions concrètes de la recherche. Car les scientifiques ne furent jamais indépendants à l’égard des pouvoirs. C’est patent depuis le projet Manhattan, la conquête spatiale, les biotechnologies et nanotechnologies. Il est aussi manifeste que les scientifiques ne sont pas désintéressés. Ils n’obtiennent les crédits nécessaires à leurs recherches qu’en se déclarant explicitement au service des intérêts environnementaux ou sanitaires, militaires ou économiques.

Ce régime de recherche, que l’on dénomme « technoscientifique », est la source de la défiance du public à l’égard de la parole des experts qui alimente le climato-scepticisme ou les campagnes contre les vaccinations. Un quart des Français, titrait Le Point, pensent que le coronavirus a été fabriqué en laboratoire pour des besoins de recherche. D’autres sombrent carrément dans le délire conspirationniste.

La perte d’autorité de la parole scientifique, qualifiée parfois de « mouvement antiscience », repose en fait sur un doute justifié qui oblige les scientifiques à réviser leur éthique et à renforcer leurs règles de fonctionnement avec déclarations d’intérêt, transparence sur les sources de financement, etc.. Il est clair désormais, aux yeux de tous, que les chercheurs défendent eux aussi leurs intérêts et leurs valeurs, que ce soit la vérité, l’utilité, la santé, l’avancement des connaissances, ou leur carrière. Ces intérêts sont parfois difficilement compatibles avec le devoir de scepticisme organisé qui reste l’un des grands principes de l’ethos scientifique. S’ensuivent des controverses salutaires entre scientifiques. Mais ces controverses parfois lourdement chargées d’enjeux politiques comme on l’a vu à propos des publications de Didier Raoult sur les effets thérapeutiques de la chloroquine, ne contribuent guère à inspirer la confiance dans la science.

Des scientifiques en position difficile

Une autre raison vient compliquer les relations actuelles entre science et pouvoir. Les scientifiques ont acquis une capacité de prévision grâce à leurs outils d’analyse, de modélisation et de simulation. Mais cette anticipation sur l’avenir donne aussi à la parole des scientifiques le poids des prophéties. Cela les place dans la position inconfortable d’agir comme lanceurs d’alerte qui les met en porte-à-faux vis à vis des pouvoirs de décision politique. Témoin, le triste destin du médecin chinois lanceur d’alerte sur le coronavirus, qui a été réduit au silence, puis victime de l’épidémie avant d’être célébré aujourd’hui comme un héros national.

De plus, l’émergence du coronavirus bouscule le régime de temporalité propre à la recherche scientifique. Les travaux sur son mode d’insertion dans les cellules, sur les molécules susceptibles de neutraliser son action exigent de nombreuses expériences à confirmer, répéter pour les valider. Les manipulations en laboratoire prennent des semaines, des mois auxquels s’ajoutent les délais des revues par les pairs exigées avant toute publication des résultats. Le décalage entre le tempo lent de la recherche scientifique et l’urgence médicale est encore plus aigu dans le cas des tests cliniques qui exigent plusieurs phases dûment contrôlées avant d’obtenir l’autorisation des agences nationales de règlementation. Bref, la recherche se trouve bousculée, en position vulnérable, au moment où l’on attend beaucoup d’elle.

Plus inconfortable encore est le régime d’incertitude dans lequel se trouvent les experts, sommés de « dire le vrai au pouvoir » selon la fonction traditionnellement attribuée aux experts, alors qu’ils ne savent presque rien sur le Covid-19. S’il est vrai que les méthodes de séquençage ont permis l’identification très rapide du virus, son comportement, la période de contagiosité, la durée de l’immunité…. Restent énigmatiques. En se transmettant inexorablement de la Chine à l’Europe et au Moyen-Orient puis à l’Amérique et bientôt à l’Afrique le coronavirus crée non seulement une crise mondiale, il transforme le monde en un vaste laboratoire. Tous les pays cherchent à comprendre comment il fonctionne, comment il se transmet, comment on peut l’inhiber, le contrôler, comment on s’immunise contre, ou prévient l’infection. Chaque pays, chaque région devient un échantillon ou une cohorte de cas avec des paramètres variables (mesures de confinement, tests précoces) qui pourront permettre des comparaisons. Dans ce processus mondial d’apprentissage du contrôle des virus, tous les humains infectés ou pas, traités ou pas, vivants ou morts, deviennent de fait des objets d’expérience, de tests ou d’essais cliniques, des données statistiques. En attendant les résultats produits par ce laboratoire-monde, on est en pleine incertitude : il faut avoir l’humilité de le reconnaître, de le dire aux politiques et au public. C’est pourquoi il est peu opportun de prétendre gouverner « au nom de la science » de prendre des mesures liberticides, impopulaires en s’abritant derrière un comité d’experts.

L’opinion comme savoir pratique

Enfin gouverner au nom de la science, c’est faire taire l’opinion publique, seule autorité légitime dans une démocratie. Aujourd’hui, l’opinion se trouve réduite au silence, soumise aux injonctions « restez chez vous ». Assignée à résidence, sommée d’écouter et d’obéir aux experts … pour son bien, pour sa sécurité. Cette attitude infantilisante à l’égard de l’opinion publique rappelle celle qui prévalut au XXe siècle quand philosophes et savants ne voyaient qu’un fossé entre savants et ignorants, un fossé grandissant à mesure des progrès de la science, condamnant « le profane » à vivre sous tutelle.

Certes le partage antique entre science et opinion (doxa) fonde une hiérarchie dans l’ordre de la connaissance : l’opinion est un savoir inférieur qui ne peut produire son titre à la vérité. Mais cela n’implique pas une hiérarchie politique. C’est plutôt une division du travail qui devait s’établir dans la cité : aux uns le soin de la vérité, aux autres celui des affaires. Les Anciens, dans leur grande sagesse, reconnaissaient la doxa comme une forme de connaissance, terre à terre, pragmatique. Loin d’attribuer au philosophe le soin de conseiller le pouvoir, Aristote reconnaissait à l’opinion une valeur pratique, au point d’en faire une vertu propre aux citoyens. Ainsi, l’opinion est-elle reconnue comme un savoir légitime dans la sphère de l’action et non comme un défaut de savoir qui obligerait les citoyens à vivre sous tutelle des experts.

Les controverses suscitées par l’affaire du sang contaminé, les retombées de Tchernobyl… ont montré que l’opinion ne se laisse pas réduire au silence, ni à la passivité. Le mouvement de science citoyenne a réhabilité la figure de l’opinion publique éclairée et rendu caduque, périmée, l’image d’un public passif et crédule. L’idée de créer des forums de discussion lancée par le philosophe Habermas dans les années 1960 s’est concrétisée sous diverses formes : conférences de consensus, cafés des sciences, focus groups… Les technosciences offrent une prise à la société civile pour intervenir d’autant plus qu’elles ont un impact direct sur la vie quotidienne des citoyens. Elles relèguent peu à peu dans le passé la vision du public comme une masse d’ignorants, irrationnels, aisément manipulables, tandis que les pratiques d’expertise plurielle et non limitée aux savoirs académiques commencent à se répandre.

Pour un forum hybride virtuel

D’où le danger que constitue pour la démocratie la mise sous tutelle de l’opinion qui a été imposée avec la pandémie de COVID-19. Certes les radios comme France Inter se donnent beaucoup de mal pour se mettre à l’écoute du public. Mais les témoignages ou les questions soulevées par les auditeurs dans « Le téléphone sonne » ne constituent en rien un espace de délibération publique. Comme le disait Coluche c’est « une démocratie de cause toujours » Face à l’émergence de nouveaux virus, face à l’incertitude, les prises de décision sont extrêmement difficiles à légitimer et prêtent toujours à controverse. Aussi recourir aux opinions, et décider sur la base d’une expertise plurielle s’impose plus que jamais. Les mesures anti-transmission actuelles sont salvatrices mais elles imposent des choix sociaux, éthiques et politiques qui débordent le savoir des médecins et scientifiques, ou de quelques experts éclairés. Quand et comment sortir du confinement ? Ces décisions font appel aux savoirs des virologues, aux modèles épidémiologiques, aux recherches en immunologie, aux conseils d’experts anthropologues et sociologues, d’économistes comportementaux et de psychiatres. Mais ces décisions exigent aussi les savoirs de terrain des organisations professionnelles, des travailleurs sociaux, des associations caritatives… tous acteurs capables d’évaluer les dommages sociaux, psychologiques, économiques des semaines de confinement.

C’est pourquoi la gestion de cette crise appelle la mise en place d’un forum hybride – virtuel bien entendu ! – entre les organisations de la société civile et des pôles d’expertise biomédicale, économique, juridique, sociale et psycho-sociale…. Chaque secteur, chaque territoire dispose d’une expérience de terrain irremplaçable pour gérer la situation de manière optimale, ou du moins tenter de limiter les dégâts. Ces acteurs de terrain sont en outre capables d’avancer des solutions pratiques peu coûteuses à mettre en œuvre parce que low-tech alors que les experts n’envisagent que des solutions high-tech et coûteuses dont certaines comme le traçage par smartphones par exemple heurtent les principes démocratiques. Dès lors, il importe de croiser ces savoirs avec les savoirs académiques, de les faire dialoguer, s’entre-écouter, pour découvrir ou approfondir les diverses facettes de la situation pour préparer le déconfinement et la société de demain.

Il appartient au pouvoir de mobiliser science et opinions pour co-construire les connaissances et la société de l’après-COVID.

Bernadette Bensaude-Vincent
philosophe
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

1 Gordon E. Moore, l’un des fondateurs de l’entreprise Intel remarque en 1965 que le nombre de composants des circuits intégrés a été approximativement multiplié par deux chaque année depuis 1958. Et il annonce que cette tendance se maintiendra au moins jusqu’en 1975. Or cette prévision, reformulée de diverses manières, a fonctionné comme prophétie autoréalisatrice et fonctionne toujours comme telle quarante ans après, puisque certains clament même qu’on va vers du « more than Moore » ?